CRANG, ROBERT, JEUX DE COMPETITION et JEUX POETIQUES -Agon et Mimicry (1)

 

       De nombreux éducateurs français ont dénoncé la sur-valorisation des jeux de compétition comme processus de réduction des « éducations physiques » (2) :

 HEBERT (3) au nom d'une éducation physique "naturelle" fondée sur une con­ception de la nature providence,

SEURIN (4) pour laisser une place à une gymnastique construite néo-suédoise se fondant sur une conception anatomo-nhysiologigue,

LE BOULCH (5) revendiquant celle d'une éducation psycho-cinétique aux références psycho-biologiques,

BROHM (6) critiquant sévère­ment toute expérience corporelle non fondée sur une certaine sociologie marxiste, etc...

Aucune de ces critiques ne s'est placée fondamen­talement au coeur d'un débat centré sur la notion même de jeu.

C'est ce que nous souhaitons faire ici, compte tenu d'une part de l'actualité française où affleurent de nouvelles et intéressantes perspectives sur le sport (7) d'autre part de la nécessité de placer notre réflexion en amont de cette catégorie sportive, c'est-à-dire à un carre‑four pratique et théorique où jeux et loisirs puissent être considérés de façon large qui réserve toutes les chances ludiques. (L'exclusivité du jeu sportif ne "va pas de soi").

Cette réflexion est opportune pour deux raisons. L'une est quantitative : les sociétés consacrent à l'en­semble des jeux un effort financier qui, écrit, l'écono­miste Alain COTTA ..."oscille selon les nations entre 5 % et 6 % du produit national brut soit le double de ce que les hommes consacrent à améliorer leurs connaissances technologiques et scientifiques (...) Plus d'un individu sur vingt doit son emploi et vit très sérieusement de la pratique ludique" (8).

L'autre raison est qualitative. Comme l'a bien vu CAILLOIS dans son ouvrage Les jeux et les hommes, privi­légier les jeux de compétition ou bien les jeux poétiques préfigure moeurs et civilisation différents : "le destin des cultures se lit également dans les jeux" (9).

Dans ce livre de CAILLOIS, à la fois fonda­mental et limité pour notre étude, nous trouvons une catégorisation des jeux simple et opération­nelle. Si nous ne partageons pas toutes les conclusions de l'ouvrage, notamment celle du primat des jeux de compéti­tion sur les jeux de simulacre et de vertige qui nous paraît être dans le droit fil du positivisme strict et du rationalisme étroit, sa théorie de classification des jeux nous paraît stimulante pour l'action, la réflexion, l'ima­gination, donc la rénovation Pédagogique. Fruit d'une extraordinaire compilation très utile : culturelle et scien­tifique, ce livre est un outil méthodologique pour notre propos.                                                    Sa classification nous autoriserait, si besoin était, à proposer des comparaisons insolites : jouer au Basket ou jouer Hamlet ?                                            AGÔN ou MIMICRY ?                                                                                   Si nous prenons Agôn et Mimicry, deux des quatre catégories des jeux humains, au sens où l'entend Caillois qui présente sa théorie de classification des jeux de cette manière "Je propose à cette fin une division en quatre rubriques principales selon que, dans les jeux consi­dérés, prédomine le rôle de la compétition, du hasard, du simulacre ou du vertige. Je les appelle respectivement Agôn, Alea, Mimicry et Ilinx (...). On joue au football ou aux billes ou aux échecs (Agôn) (...). On joue au pirate ou on joue Néron ou Hamlet (Mimicry)" (Caillois, Roger, opus cité, p. 47). 

Si le terme Agôn et les analyses qu'en fait cet auteur sont pertinents pour les jeux de compétition, par contre le terme Mimicry (mot Anglais signifiant le mimé­tisme des insectes) qu'il utilise au sens de jeux de simu­lacre, nous parait trop limité pour la catégorie des jeux qu'il cherche à évoquer.

Dans notre étude nous gardons encore provisoi­rement ce terme entre guillemets par reconnaissance envers CAILLOIS qui nous a indiqué une voie. Actuellement, pour nous ce terme est inadéquat, nous lui préférons les termes "jeux poétiques" (poésie : du grec poien, faire ; poiêsis, création) pour deux sortes de raisons.            - La première c'est l'inadéquation du terme mimicry (simulacre) au champ des jeux qu'il est supposé définir. C'est que simulacre a un sens dangereusement res­treint que l'on retrouve dans la lutte, la compétition (l'AGON) : le simulacre, le mimétisme chez l'insecte c'est très souvent une imitation ou une feinte pour tromper l'ad­versaire prédateur. Cette feinte est une des stratégies de l'AGON que l'on retrouve dans le sport (feinte de passe et tir réel en sport collectif etc...). La feinte est un acte circonscrit, repéré, orienté vers un seul but (Pour bien tromper il ne faut pas être ambigu) et répétitif. Il n'est pas possible de réduire la catégorie des jeux de création à cette activité téléocinétique. Nous évoquerons ci-dessous , au contraire,  avec J.F. LYOTARD l'aspect ambigu de l'acte esthétique. Il faudra donc lire "jeux poétiques" chaque fois que nous utiliserons provisoirement le terme de "Mimicry".                                                                     

 - La deuxième raison c'est que le champ des jeux que nous voulons évoquer par "mimicry" déborde de deux façons au moins la notion de simuler, d'imiter, de repro­duire ou de  répéter :                                                                                                                  a) Débordement par amplification, distorsion, trans­formation du modèle. Ceci est introduit par l'acte d'inter­prétation qui laisse jour à une liberté par rapport au modèle, à une originalité. Le "débordement" dû à la mise en scène, à l'interprétation peut aller jusqu'à la caricature, au pastiche parfois à la trahison.                                                       b) Débordement par abandon du modèle, avec la conquête d'une autonomie et d'une maîtrise se manifestant dans la composition poétique, la création, quel que soit le moyen corporel utilisé : verbe, mouvement ou chant.

AGON - "MIMICRY"                                                                                                Selon CAILLOIS, les jeux ont deux niveaux d'im­plication :                            ---- d'une part « un principe commun de divertisse­ment, de turbulence, d'improvisation libre et d'épanouis­sement insouciant, (...) fantaisie incontrôlée qu'on peut désigner sous le nom de Paidia" (Caillois, Roger, opus cité, p. 48) (mot grec = jeu enfantin), et d'autre part, la mise en forme disciplinée de "cette exubérance espiègle et primesautière par une "tendance complémentaire" que Caillois nomme "ludus".

Signalons, sans développer que la catégorie "mimicry" ou jeux poétiques connaît, seule, un troisième niveau qui a échappé à Caillois. C'est l'invention non réglée de règles,  animée par une lndiscipline  créatrice pra­tique/théorique (10).

Notons au passage une analyse réductrice des jeux par Jean AMSLER qui, dans un article cependant intéressant et stimulant dans ses conclusions, définit : "une orientation psychologique commune aux jeux humains, en ces termes : "Dans le jeu dynamique, qui seul nous occupe ici, le sujet cherche à accroître d'une quantité psychologiquement actuelle la conscience qu'il a de son propre mérite" (11).   Cette orientation psychologique trouvant, selon lui, sa racine dans l'Antiquité et la Renaissance, il pré­cise sans hésiter : "Ce qui importe, c'est dans le monde moderne, le goût d'une précellence compatible avec l'ordre social, et supposant une compétition codifiée qui évoque le sport" (1). Cela l'amène à tout envisager sous l'angle d'Agôn.                                                                                                 -Ainsi parlant du joueur dans l'aléa : "Si l'aléa tourne en sa faveur, il en tire une qualification accrue : "Je l'avais bien dit !" (12). (joue-t-on au tiercé pour la qualification ou pour l'argent ?).                                                                                   -Ainsi "dans la Mimicry l'individu se dépasse lui-même en figurant un personnage supérieur qu'il se réserve in-petto de réaliser, voire de dépasser en réalité aux yeux de ses contemporains et à ses propres yeux. "J'ai été Hamlet, Kopa, Bobet" (12).                 (Mais que dire après avoir figuré un personnage inférieur, un idiot! Conception primaire de l'art drama­tique, où l'on confond la notion de mérite et les notions d'intensité et d'invention !).

- Ainsi "dans l'Ilinx, enfin, l'individu espère obtenir une maîtrise du risque accrue, satisfaisante par elle-même et par l'effet qu'elle produit sur l'environnement social : "Quel type ! Il est fort" (12).                                                                                   (La maîtrise du risque accrue c'est beaucoup plus Agôn qu'Ilinx, et la valse, activité sans risque, n'est donc plus à envisager comme un jeu de vertige !!).    Jean AMSLER ramenant toute motivation à l'Agôn (au Sport, au mérite) finit par gommer, bien que s'y réfé­rant, l'originalité des rubriques dégagée par Caillois.                   N'est-ce pas ce que fait également l'éducateur physique tiraillé entre le jeu sportif et l'expression cor­porelle ? N'est-il pas tentant d'unifier avec Jean AMSLER et bien d'autres, et de penser que ces faits culturels sont des phénomènes de notre patrimoine comparables ou substituables. N'est-ce pas ce qui hypothèque l'activité du groupe FSGT dite sans bonheur "A.P. Ex" (Activités phy­siques d'Expression),

a)   titre sans référence aux arts ni à la création pourtant spécifique de ce champ d'activités physiques,

b)   la notion d'expression est univoque et contradictoire avec l'idéologie du groupe.                                                                                                    Nous respectons et apprécions le travail de recher­che et d'application pédagogique que font nos collègues du CPS-FSGT, mais nos principales critiques de leur utile ouvrage collectif "expression corporelle" par DELACROIX Michèle, GUESDON Jacqueline, GUIGNI Andrée, NAPIAS Françoise, édité par Armand Colin, Bourrelier en 1977 portent sur le fait que n'y sont pas assez dégagées ces différences :

1) "espace clos", de l'ordre du discours, des actes du sport (Agôn) et "espace flottant", espace d'invention, de poésie, de polysémie, des jeux de simulacre, de l'expérience esthétique de l'oeuvre d'art ("Mimicry").

Ainsi la scène du corps sportif est calibrée au centimètre près  (le butoir, le filet, le panier, le but  etc...), tandis que la scène du corps poétique est variable :                 - d'une part, selon les lieux de rencontre (dimensions variables des scènes de théâtre, des églises par­fois utilisées, ou bien de la rue, de la place publique, de l'usine, de l'amphithéâtre où l'on produit l'inter­vention artistique),

- d'autre part, selon la mise en scène (en espace) : éclatement du spectacle sur plusieurs scènes, théâtre en rond (le cirque), théâtre classique avec scène à l'italienne etc...

Contrairement à l'espace pré établi du sport, un aména­gement-transformation du lieu est souvent réalisé au dernier moment.

On peut dire que les variations d'espaces auxquelles sont soumis les corps poétiques lors des représentation d'une même oeuvre chorégraphique, lyrique ou théâtrale demandent à l'acteur-danseur une plus grande malléabi­lité corporelle pour s'adapter à ces lieux différents.

2)      Le plaisir y est très différent, il n'a pas été analysé dans cet ouvrage où le terme "jouer" n'apparaît que p. 47 trop discrètement nous semble-t-il.

3)      Une pédagogie plus démarquée de celle des jeux sportifs est à rechercher.

En effet pour nos collègues, l'activité pédagogique "expression corporelle" prend en considération "les éléments fondamentaux suivants :

-                    une volonté d'expression,

-                    une recherche de communication,

-        l'utilisation du corps comme moyen d'expression information. (Ces trois aspects indissociables se retrou­vent à tous les niveaux de l'activité, aussi bien chez le débutant que chez les artistes pratiquant la danse, le mime, ou certains aspects du théâtre sous des formes hautement élaborées" (opus cité, p. 3 et répété p. 61).                                                                                               Disons que ces éléments sont insuffisants pour caractériser "MIMICRY" (certains pratiquants de l'AGON s'y retrouvent) ce qui entraîne nos collègues à présenter une pédagogie analogue à celle des jeux de compétition, liée au culte du "plus haut niveau" alors que dans l'initiation à la poésie il y a place pour une tout autre attitude péda­gogique.                                                                    Ainsi dans un chapitre "EN FINIR AVEC LES CHEFS D'OEUVRE" de son ouvrage LE THEATRE ET SON DOUBLE, Paris, Gallimard, 1969 (Idées), Antonin ARTAUD écrit p. 113 :

« Nous avons le droit de dire ce qui a été dit et même ce qui n'a pas été dit d'une façon qui nous appartienne, qui soit immédiate, directe, réponde aux façons de sentir actuelles, et que tout le monde comprendra. »   

                    Partons des deux exemples de jeu de compétition et de jeu poétique évoqués plus haut : "jouer au basket" et "jouer Hamlet" et analysons les caractères insolites voire contradictoires de la comparaison.


AGON              "MIMICRY"         

 

Basket  ou  Hamlet                                                             


- En premier lieu, ce serait réduire le texte d'Hamlet à l'ordre du discours ou à l'ordonnancement d'ac­tions, ce serait réduire la fonction de l'oeuvre d'art (à la manière du théâtre "italien" ou plus près de nous du "réalisme socialiste"). Jean-Paul LYOTARD indique bien la différence entre 'l'espace flottant" de l'oeuvre d'art et "l'espace clos" de l'ordre du discours et des actes.

Citons abondamment des extraits de la fin de son livre, Discours Figure, édité par Klincksiek en 1974, p. 382-383 : "(...) Widdowson note que tout discours poétique